Point de vue sur ronds-points (version longue)

Tour Eiffel fabriquée en palettes en bois au rond-point du Cannet des Maures (Var)

Dans le numéro de printemps de Présence, nous avons fait paraître l’article de Thierry Faye, « Point de vue sur ronds points ». En voici ci-dessous la version longue et originale.

Lorsqu’on m’a demandé d’écrire un article sur les « GJ » (Gilets jaunes), j’ai longuement hésité. Qui suis-je pour écrire sur ce sujet ? Un simple acteur participant à titre individuel à ce mouvement citoyen. De plus, ce mouvement est tellement protéiforme que tout écrit, toute analyse est obligatoirement une réduction, une simplification de la complexité des motivations et expressions des GJ. J’ai donc décidé de prendre au moins deux autres témoignages pour prendre en compte la diversité du mouvement et d’y apporter mon analyse de théologien.

Témoignage 1 : MO – 50 ans – fonctionnaire

« Au départ je craignais un peu que ce mouvement soit un peu primaire, l’expression d’une colère brute et de tendance d’extrême droite et je n’ai rejoint les premiers ronds points que début décembre pour me rendre compte par moi-même. J’ai rencontré un mouvement qui correspondait à un sursaut vital, des personnes excédées, en détresse, en difficulté de vie et puis une solidarité incroyable avec d’autres personnes, mieux nantis mais qui ne se sentaient pas à l’abri. Ils apportaient de quoi bâtir des cabanes, de la nourriture, des palettes, du savoir faire dans une ambiance de solidarité qui faisait chaud au cœur. J’ai pu rencontrer des gens très très divers, des mamans en galère avec parfois leurs enfants, des travailleurs, des retraités, des gens plus aisés… Des personnes excédées par une paupérisation qui semble froidement organisée et orchestrée, par une gouvernance inhumaine, et qui ont un grand souci par rapport à la jeunesse et aux générations qui arrivent. Des gens qui se mettent ensemble pour réfléchir à un avenir meilleur et qui se retrouve dans une contestation de l’ordre établi et qui ont besoin d’être écoutés et entendus ! Ils trouvent une force à être ensemble et l’occasion d’une solidarité envers les plus fragiles et les plus faibles. Ce qui m’a aussi frappé c’est cette organisation avec des relais qui tournaient jour et nuit pour ne pas lâcher les ronds points au risque de les retrouver démontés et puis surtout cette prise de conscience sur plein de domaines comme le partage des richesses, se réapproprier la démocratie mais aussi la découverte pour beaucoup des brutalités d’État. Avec des analyses parfois très fines.
Le grand débat ? Comme beaucoup d’autre il n’éveille chez moi qu’un grand scepticisme… On verra bien…. »

Témoignage 2 : MK – 73 ans – retraitée

« Au départ je ne voulais pas aller seule rejoindre ce mouvement mais j’ai rencontré de nombreuses résistances dans mon entourage pour m’accompagner. Puis avec une amie, on a rejoint un rond point pour prendre la température. J’ai trouvé ce mouvement très positif avec une prise de conscience de ce qui se passe dans notre société et une lutte contre les inégalités. J’ai rencontré des gens très divers et j’ai pu avoir des contacts avec des gens dont je ne partage pas les idées et les opinions politiques. J’ai vu et entendu des choses qui ne me plaisaient pas mais j’ai pu écouter et aussi argumenter. J’étais d’accord avec une personne qui me disait que les acquis de nos aïeux foutent le camp mais je n’en tirait pas les mêmes conclusions.Avec le temps et de rencontres en rencontres j’ai appris à connaître du monde et à voir dans des oppositions politiques des motivations qui se rejoignaient. Les ronds points ne sont pas tous les mêmes et il y a des sensibilités différentes mais le point le plus important c’est que cela a permis au gens de sortir, de se retrouver, de discuter. Et ça c’est très positif !
Le grand débat ? Je suis sceptique, on connaît maintenant les méthodes de ce gouvernement ! Mais j’ai participé à des débats citoyens locaux qui m’ont beaucoup intéressée. Ils permettent à des gens qui n’avait pas de conscience politique d’être informé, de découvrir des réalités vécues par certains et de se faire leur propre opinion ! »

Mon apport – Thierry Faye – 53 ans – en reconversion professionnelle dans l’agriculture

« J’ai rejoint ce mouvement très tôt, dés le 17 novembre et depuis j’y participe parfois en soutient dans une manif ou sur des ronds points dans mon secteur. En fonction de mes disponibilités… En tant que vieux baroudeurs des manifs quand j’étais militant dans des mouvements non-violent, en France et à l’étranger, j’ai tout d’abord était frappé par 2 choses : le nombre de femmes, majoritaire, et quand les femmes descendent dans la rue et rentre en courant pour récupérer les enfants à la sortie de l’école c’est que le malaise est enraciné et profond. Le deuxième point est que, pour beaucoup de gens c’était la première fois qu’il « descendait dans la rue ». Ce mouvement de contestation exprime un ras-le-bol profond du système social et un grand fourre-tout des revendications. Il est représentatif d’une France en colère qui se sent prise à la gorge et dans un malaise profond de société. Mouvement protéiforme, apolitique, réunissant des gens très divers dont beaucoup de « travailleurs pauvres », ceux qui ont des petits contrats inférieur au 35h semaine avec des revenus de 8 à 900 € mensuel. Un mouvement qui est aussi la cible privilégiée de toutes les récupérations politiques et idéologiques et de toutes les critiques.

Je reprendrais juste quelques points qui me semble essentiels :
Les ronds points ou les nouvelles agoras : L’agora, lieux de commerce et d’échanges religieux, philosophique et politique était au cœur de la démocratie grecque. C’est dans de tels lieux que l’apôtre Paul prononce son fameux discours à Athènes (Actes 17, 16 à 34). Il est intéressant de voir que ce sont ces croisés des chemins, les ronds points, qui ont été investis par les GJ et comment ils sont devenus des lieux de rencontres, de sociabilisations, d’échanges et de réinvestissement du politique au sens noble du terme : l’intérêt et la participation à la vie de la cité. Les gens ont réussi à éteindre leurs télés et à se rendre disponible pour leurs convictions et pour se rencontrer et échanger ! Un événement social notable…
Réappropriation d’un pouvoir politique : Parmi l’immense majorité des citoyens qui se retrouvent dans ce mouvement, existe un sentiment commun : la défiance vis-à-vis de la démocratie représentative. Il y a un ras-le-bol du « je mets un bulletin de vote dans l’urne tous les 5 ans pour quelqu’un qui fait des promesses qu’il/elle ne tiendra pas et je ne pourrais plus rien y changer ». Une demande forte de « démocratie participative » où les citoyens puissent s’exprimer et co-gouverner avec les dirigeants élus. C’est la raison pour laquelle le RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne) a trouvé un tel écho auprès des GJ. Plus qu’être écouté et entendu, les citoyens désirent avoir un pouvoir politique réel plus important que le simple « droit de vote ». C’est aussi la difficulté pour ce mouvement d’avoir des « représentants » comme le demande le système politique en place. Tous ceux qui se veulent représentatif du mouvement prennent un pouvoir qui devient immédiatement suspect. J’ai entendu des propositions qui m’ont au départ laissé sceptique, comme celle du tirage au sort d’une assemblée citoyenne. Quand j’ai appris que des pays comme l’Irlande le pratiquait judicieusement et que cela correspondait à l’usage biblique tel que celui mis en œuvre pour le remplacement de Judas parmi les apôtres ( cf actes 1, 26). Dans le livre des Actes, le sort assorti de la prière ne laisse pas de place au hasard mais à la volonté divine…
Du « pouvoir vivre » au « pouvoir d’achat » : Parmi les premières revendications des GJ il y avait celle d’un « pouvoir vivre dignement de son travail ». De ne plus devoir se serrer la ceinture à partir du 15 ou 20 du mois car on avait atteint son « découvert autorisé ». Il est stupéfiant de voir comment cet revendication a été reprise dans la terminologie du « pouvoir d’achat » !!! Pouvoir d’acheter quoi ? Pouvoir d’être de bons consommateurs ? Il y a là une récupération et falsification de la demande initiale pour qu’elle rentre dans les codes admis du bon comportement de « l’homo économicus ». Ecce homo disait-on d’un certain Jésus de Nazareth… Ecce homo consommator dit notre société en parlant des citoyens… Et là, même les GJ sont tombés dans le panneau lexical. La force de la propagande….
La découverte de la manipulation et de la brutalité légale : Pour beaucoup de sympathisant GJ, il s’agissait des « premières fois ». Première fois dans une manif, première fois sur un blocus ou un rond point. Beaucoup de ces personnes ont été stupéfaites des méthodes employées pour décrédibiliser le mouvement. D’abord sur les chaînes d’informations où, tour à tour, les GJ ont été des anti-écolos, des casseurs, des extrémistes, des racistes, des chemises brunes, des radicaux et aujourd’hui des anti sémites. Le PIB chute, les commerçants ferment, l’économie va mal… C’est la responsabilité de ces inconscients de GJ qui mettent à mal notre beau pays au lieu d’aller travailler et se laisser exploiter dans la joie et la bonne humeur…. Cette orientation de l’information a, de fait, renforcé la conviction des GJ et augmenté leur scepticisme vis-à-vis de toute information légale. Rappelons aussi que jusqu’au 1er décembre et les premières manifestations violentes à Paris, aucun membre du gouvernement n’avait pris la peine de répondre aux revendications. C’est suite au premières violences et dégradations qu’il y a eu une prise de parole gouvernementale. Quel signal a alors été donné au GJ ? Cassez et on vous répondra, restez sur vos ronds points et on s’en moquera… Mauvaise gestion et mauvais départ pour une demande de dialogue…
Beaucoup de manifestants pacifiques que je connais ont fait les frais des brutalités légales : gaz lacrymogènes, tir de flash ball, arrestation pour détention d’objet qui pour eux était tout sauf des « armes par destinations ». Ils ont découvert la violence d’état et l’argumentaire répressif au nom de la liberté de manifester. Les casseurs, lanceurs de cocktails molotov, que les manifestants GJ pouvaient facilement identifier dans les manifs n’étaient pas arrêté malgré les moyens colossaux déployés. Et ordre était donné de disperser des manifestants pacifiques par des forces de l’ordre légitimement excédées de prendre des projectiles sur la figure. Volonté de pourrir le mouvement ou incompétence dans la gestion de ce type d’événement ? Je laisserais ici le point d’interrogation ouvert… Mais pour beaucoup, la brutalité de la réponse à leur revendication a été une mauvaise découverte.

– Le point noir : la récupération et les fake news. Les réseaux sociaux sont un des points essentiels pour l’organisation des GJ. C’est aussi leur point faible. Un nombre incroyable de rumeurs sans fondement, de ce que l’on appelle des « fake news » circulent sur les réseaux sociaux. Des groupes idéologiques extrémistes se sont même fait une spécialité pour abreuver les GJ de rumeurs en tout genre. Face à l’orientation anti GJ des médias « autorisés », ces fake news trouvent un écho auprès des GJ. Les tentatives de récupération politiques sont aussi extrêmement nombreuses soit en utilisant le mouvement comme repoussoir soit en essayant de l’utiliser à des fins électorales. De nombreuses AG citoyennes sont organisées localement pour tenter de structurer le mouvement, de lui donner un contenu de revendication cohérent et contre carrer les rumeurs qui circulent mais cela n’est pas suffisant. C’est aussi pour cette raison que, à titre personnel, je reste engagé dans ce mouvement : pouvoir discuter, échanger et tordre le coup à toutes ces rumeurs savamment distillées par tous les bords. Et c’est pourquoi il me semble important que des personnes avec leur convictions ne laissent pas le champ libre aux extrémismes. Et que des personnes engagés dans leur foi participent à ce mouvement, pas pour chanter des alléluias sur les ronds point ou évangéliser mais pour sortir de leurs cercles et « prendre la température » de revendications pour un monde plus juste. Dans l’ancien testament les prophètes comme Amos ou Esaïe dénoncent les injustices sociales comme rendant inaudible à l’oreille de Dieu lui-même le culte qui lui est rendu. (par exemple : éloigne de moi le brouhaha de vos cantiques, le jeu de tes harpes, je ne veux pas l’entendre.. Mais que le droit jaillisse comme l’eau et la justice comme un torrent intarissable » (Am 5, 22-23)).
Il me semble donc essentiel que des mouvements comme la mission populaire mais bien d’autre encore rentre dans le débat. Pas le « grand débat » qui laisse beaucoup de GJ au minimum dubitatif, mais celui de l’agora afin de porter un message de résistance et d’espérance…

Thierry Faye – 03/03/2018